From "Telepolis", 9 Dec 1999
Une entrevue avec 0100101110101101.ORG
Tilman Baumgärtel
Présentation1. Tilman Baumgärtel habite en Allemagne. Il a fait des études en littérature allemande, médias et histoire et s'intéresse aussi au cinéma. En tant qu'auteur pigiste, il a collaboré depuis 1995 à plusieurs revues électroniques. Sur son site on retrouve, entre autres, quelques entrevues (en allemand et en anglais) avec des acteurs connus de la scène cyberartistique.
2. 0100101110101101.ORG est une section du site The original plagiarist.org. The Plagiarist Manifesto explique longuement (en anglais) les raisons qui motivent l'activisme de ce groupe. Société, politique et technologie sont revisitées dans leurs contradictions profondes et leurs iniquités. La section 0100101110101101.ORG présente tous les sites copiés par The original plagiarist.
3. L'entrevue insiste plus particulièrement sur les événements entourant le copiage du site Hell.com (un site privé présentant des créateurs d'interfaces haut de gamme) et sur l'approche conceptuelle des actions de 0100101110101101.ORG.
L'entrevue
?: Vous êtes reconnu dans le cyberespace pour avoir entièrement copié et publié le site Hell.com sur votre propre serveur. Racontez-nous comment vous vous y êtes pris…0100101110101101.ORG: Nous sommes abonnés à la liste Rhizome. Un jour, un message annonçait l'accessibilité au site Hell.com pour une période de 48 heures, dans le cadre d'un événement intitulé «Surface». L'accès était réservé aux abonnés de Rhizome et exigeait un mot de passe. Nous n'avions jamais visité Hell.com mais nous en avions entendu parlé et nous savions surtout que c'était le plus gros musée d'art Web. Alors, durant ces 48 heures d'accès libre, nous avons téléchargé tout ce que le site contenait. Cela n'a pas été aussi simple qu'on le croirait, il nous a fallu 26 heures pour y arriver. Ensuite, nous avons tout publié sur notre site et nous avons envoyé un message contenant l'adresse URL, répétée des centaines de fois sur la même page, à plusieurs listes de discussions et journaux.
?: Hell.com a-t-il réagi?
0100101110101101.ORG. Oui, après seulement deux heures, les gens de Hell.com nous ont fait parvenir, à nous et à la compagnie canadienne qui nous héberge, un courriel nous informant qu'on violait le copyright sur tous les artistes sur Hell.com ainsi que Hell.com elle-même, et nous enjoignaient de fermer le site sur-le-champ.
Tout le monde en a parlé pendant des semaines, ce débat public nous donnait une visibilité autant qu'à eux. Nous avons reçu de très nombreux visiteurs à qui l'accès étaient refusé mais qui désiraient connaître Hell.com.
?: Mais si vous avez finalement fermé le site, c'est que vous ne vouliez pas autant de publicité. Je ne suis pas certain, par ailleurs, que ces lois internationales puissent être vraiment appliquées. Ils auraient pu exiger que votre fournisseur retire votre abonnement. Toutefois vous prenez avantage du fait que ce sont des artistes américains, et que par manque de moyens ils ne peuvent engager un bataillon d'avocats pour vous poursuivre en Europe. Si vous aviez fait la même chose avec le site de CNN, ces derniers vous auraient intenté un procès en moins de dix minutes, et le site aurait été fermé sans délai.
0100101110101101.ORG: On peut toujours être plus radical. Mais cela aurait été interprété comme une action politique, comme une agression contre quelque chose. Nous ne nous opposons à rien. Nous ne sommes pas des anarchistes qui cherchent à détruire l'art Web. On travaille avec ce qu'on a sous la main et on essaie de transmettre et de propager nos idées.
Cette affaire avec Hell.com ne nous intéresse plus. On avait que deux jours pour réaliser le pompage, à la fin c'était tellement laid que nous en étions très ennuyés. Si on avait su que le résultat serait si médiocre, on ne l'aurait pas copié! Hell.com n'est qu'un q'une exposition de design. Il n'y a pas d'idée derrière, ni de contenu spécifique. Je suis plutôt en accord avec Duchamp concernant l'art non rétinien. Notre travail peut être présenté et compris sans l'aide d'aucun ordinateur, par exemple s'il n'y avait eu aucun projecteur hier pour la présentation du site, cela ne nous aurait causé nul problème, car notre démarche n'est pas esthétique mais éthique, elle est basée sur les contenus et les idées et non sur l'image.
?: Alors quelle est l'idée derrière cette action? Était-ce d'accéder à un site réservé à une élite autoproclamée, afin de le rendre accessible à tous?
0100101110101101.ORG: Oui, d'abord il y avait ce sentiment que Hell.com se situait à l'opposé de notre conception du Web et de ce qu'il devrait être, mais nous sommes pas seuls à partager cette idée. Tous les hackers pensent de même. La différence entre nous et les hackers (dans le sens populaire et méconnu du terme), c'est que notre type d'activisme est étroitement lié au cyberespace, aujourd'hui il n'est plus nécessaire d'être un hacker parce que nous sommes dans l'ère de l'«infoware» (société de l'information). L'époque reposant sur le matériel technique d'une part (hardware) et les logiciels de l'autre (software) est révolue, plus besoin d'être un hacker professionnel, il est maintenant possible de transmettre des idées sans avoir de connaissances techniques préalables.
?: Pourquoi ciblez-vous l'art? Pourquoi ne pas agir de la même façon avec le site de CNN par exemple?
0100101110101101.ORG: Si vous assemblez deux objets ordinaires, comme ces chaises par exemple, vous créez de l'art. Alors que si vous prenez deux peintures de ces chaises et que vous les mettez ensemble, c'est autre chose, on dira meta-art, anti-art ou activisme. Il en va de même sur Internet. La création artistique ne nous intéresse pas en tant que telle, nous nous attardons à la subversion et au débat autour de l'art. Devrions-nous appelé ça «artivisme»?
?: Seriez-vous donc prêt à dire que l'intérêt de votre démarche n'a de sens que parce qu'elle joue dans les limites du système artistique?
0100101110101101.ORG: Si vous agissez ainsi avec une oeuvre d'art, cette action a une valeur en elle-même. Si vous travaillez avec des contenus non artistiques, il devient difficile de distinguer l'action du contenu. En effet, si vous subtilisez le site CNN, vous agissez contre CNN. De nombreuses personnes opèrent dans ce genre d'hacktivisme, pensons, par exemple, aux groupes comme RTMark et Mongrel qui font du bon travail en ce sens. Nous ne sommes pas, quant à nous, préoccupés par ce genre d'hacktivisme. Nous travaillons sur d'autres types de contradictions comme l'originalité et la reproduction, la question de l'auteur et du réseau, des droits d'auteur et du plagiat. Il n'est pas nécessaire d'être politiquement explicite pour entreprendre des actions dont la portée est politique.
?: Donc, j'y reviens, vous admettez que ces re-contextualisations n'ont de sens que dans un contexte artistique?
0100101110101101.ORG: Oui. Au départ, ces idées étaient claires pour nous parce qu'elles fondent notre pensée. Cependant, nous pouvons changer de point de vue et travailler sur d'autres problématiques. Le New York Times affirmait que notre action s'insurgeait contre la commercialisation du «net.art», ce n'était pas du tout notre intention.
?: Toutefois, seules les actions portant sur Hell.com et le site Art.Teleportacia (Olia Lialina) ont fait parlé d'elles, et toutes deux ont en commun la commercialisation de l'art Web.
0100101110101101.ORG: Lorsque nous avons copié Hell.com ce n'était pas un site accessible sur une base payante, il n'était protégé que par copyright et par un mot de passe. De toute façon, avant Hell.com et après Art.Teleportacia nous avons effectué de nombreux clonages de sites et publiés des pages hybrides créées par des artistes sur Internet qui n'avaient rien à voir avec la commercialisation proprement dite.
?: En quoi cette démarche se distingue-t-elle, par exemple, de Duchamp dessinant une moustache sur une reproduction de la Joconde? Ou de tous ces actes d'appropriation et de ré-appropriation qui ont échelonné le 20 siècle, et de façon plus intensive dans les années 1980 et 1990, avec des artistes comme Sherri Levine entre autres?
0100101110101101.ORG: Voilà une question intéressante. Sur le Web on peut librement poser de telles actions sans détruire l'original, parce qu'il n'y a pas, dès le départ, d'original. Ce n'est pas que nous soyons si préoccupés par la question des originaux, pas vraiment - en réalité, nos travaux hors ligne s'attaquaient aux originaux - mais le problème est que le paradigme du monde réel est si bien enraciné qu'il s'avère impossible de l'éviter, vous serez inlassablement considéré comme le énième anti-artiste quoique vous fassiez. À l'inverse, sur Internet, on a le sentiment que quelque chose peut changer, qu'on a le pouvoir d'influencer les choses. Ce débat sur l'originalité n'a effectivement plus de pertinence sur Internet. Duchamp le faisait avec des reproductions d'œuvres, nous le faisons maintenant avec les œuvres elles-mêmes parce que la copie est un clone de l'original. N'importe qui peut utiliser les données sur Internet. Lorsque nous clonons Jodi, nous ne détruisons pas son œuvre, nous la réutilisons.
?: Se sont-ils jamais plaint?
0100101110101101.ORG: Non. Ils doivent être surtout contrariés parce que nous déconstruisons leur site. Sur le site de Jodi, par exemple, il y a un index dissimulé, la consultation en est très difficile, on se perd continuellement. Nous avons mis cet index en première page, de telle sorte que la structure des sections devient transparente. Lorsqu'on copie un site on apprend beaucoup de choses à propos de leurs auteurs. Vous êtes en mesure de comprendre l'ordre hiérarchique et chronologique du site. C'est vraiment intéressant.
?: Vous êtes en train de dire que vous apprenez à devenir des artistes du Web en copiant les sites d'autres artistes?
0100101110101101.ORG: Non, nous les utilisons plutôt de façon interactive. Nous ne croyons pas qu'en cliquant simplement sur un site on crée de l'interactivité. Vous ne faites alors que ce que vous devez faire. Il ne s'agit pas d'être seulement le stimulateur d'une œuvre à contenu interactif, il faut que l'utilisateur s'en serve de façon plus directe et interactive dans le plein sens du terme. L'interaction signifie que votre action diffère ce que l'auteur a imaginé.
?: Mais c'est dans la nature du Web de toute façon. N'importe qui peut jeter un œil sur le code source d'un site et en évaluer la structure, personne n'a besoin d'un artiste avisé pour le faire à sa place…
0100101110101101.ORG: Nous ne prétendons pas avoir inventé quoique ce soit, nous avons simplement rendu les choses plus explicites. Évidemment, nous ne réclamons aucun copyright pour notre manière de faire. N'importe qui peut télécharger des sites entiers. Vous n'avez besoin que de quelques logiciels et vous n'avez pas à vous préoccuper d'aucune loi sur le copyright. L'idée principale, c'est la possibilité de développer des approches différentes. Vous pouvez aborder l'œuvre à votre manière, engager des actions qui vous concernent. Vous avez maintenant des outils pour en faire autre chose que de la regarder passivement.
Le clonage des sites est une de ces options. Vous pouvez aussi les modifier, y ajouter des choses, en changer l'ordre, même les détruire, vous en faites ce que bon vous semble. Nous aimerions voir plus d'interactions de ce genre sur Internet. Parce que le développement actuel de l'art Web prend malheureusement la même direction que celui de la scène artistique traditionnelle. On retrouve des artistes avec leurs noms et leurs prénoms, avec leur biographie et leurs travaux, et ils sont tous géniaux, c'est là la seule valeur ajoutée à ce qu'ils font.
?: À ce que je sache, aucun des artistes du Web n'a prétendu être un génie jusqu'à maintenant…
0100101110101101.ORG: Mais dans 30 ans, ils le seront. Jodi sera le Leonardo da Vinci de l'art Web et Antiorp le Van Gogh et Vuk (Cosic) sera l'émule de Warhol… Personne ne se considère comme un génie. Mais dans 30 ans, après l'avoir entendu encore et encore, ils se diront : «Peut-être suis-je effectivement un génie?»
Le fait est que sur Internet, tout comme dans le monde réel, il n'existe aucun génie inspiré par sa muse, il n'y a qu'un immense et incessant échange d'informations et d'influences. Le «savoir» n'est qu'un incommensurable plagiat. Et même dans le «monde réel» de nombreuses personnes font des choses intéressantes en ce sens, comme Piero Cannata sur Michelangelo et Pollock, ou comme Aleksander Brener qui crée une nouvelle peinture à partir de celle de Malevitch…
?: … empêchant les gens de voir le «Carré noir» de Malevitch…
0100101110101101.ORG: Eh bien, ils peuvent le regarder dans les catalogues.
?: Brener est actuellement considéré comme l'antéchrist de l'art contemporain, le représentant de l'anti-artiste. Où vous situez-vous?
0100101110101101.ORG: Nous ne nous considérons pas comme des «artistes» mais comme des «spectateurs». Nous ne sommes pas contre l'art, nous ne sommes pas anti-artistes. À l'instar de Dada ou du surréalisme et des avant-gardes historiques, peu importe si vous vous percevez comme un artiste ou un anti-artiste, la seule chose qui compte c'est le «contenu».
?: Alors mieux vaut que vous cessiez vos activités parce que vous serez récupérés de toute façon…
0100101110101101.ORG: Cette obsession d'«être récupéré» n'est qu'une paranoïa situationniste. Si personne ne s'intéresse à ce que vous faites, ce n'est pas nécessairement parce que vous êtes radical, mais plutôt parce que vous n'avez rien à dire. De toute façon, si vous entendez «être récupéré» dans le sens de «devenir riche», on espère que quelqu'un va nous récupérer!
Traduction : Pierre Robert