From "Le Vrai", #23 Jul-Aug 2002, pp. 88-91

Quand les faux Toscani épatent la galerie

Comment deux artistes contestataires ont réussi, en se faisant passer pour
le célèbre photographe Oliviero Toscani, à imposer des oeuvres particulièrement trash aux respectables organisateurs de la biennale de Tirana 2001.

by Francesco Forlani

Les faits
Tout commence le 4 décembre 2000. Flash Art, l'une des revues les plus réputées dans l'art contemporain, publie un classement des meilleurs artistes italiens des 50 dernières années. Oliviero Toscani, arrive en 49e position. Avant-dernier... Toscani est mondialement connu pour avoir révolutionné le concept même de publicité avec ses campagnes pour Benetton. On se souvient du malade du sida sur son lit d'agonie, de la paire de jeans couverts de sang d'un jeune combattant en ex-Yougoslavie, des portraits de condamnés à mort américains.
Ce même jour, Giancarlo Politi, directeur de la revue, reçoit un e-mail vengeur, signé Toscani : « Cher directeur, votre journal me fait gerber, ce n'est pas possible qu'un idiot comme vous puissiez diriger un journal censé se consacrer à l'art sans réserve [] Me retrouver à l'avant-dernière place m'a vraiment dérangé, car je crois avoir marqué le panorama iconique plus que tous [] Vos classements, vous pouvez vous les foutre au cul, au revoir. Oliviero Toscani, celui des cigares. » (Toscani, c'est aussi une marque de cigares très connue en Italie, NDLR)
Giancarlo Politi réagit avec la même véhémence et, à partir de là, les deux hommes échangent force mails. Politi raconte : « Un jour l'idée me vient d'inviter Toscani à la Biennale de Tirana, alors en plein préparatifs. () Comme convenu, il m'envoie une liste d'artistes à inviter à Tirana et, sur la base des images qu'il m'adresse, je les trouve extraordinaires. J'entre en contact avec chacun d'eux. Dimitri Bioy, qui habite en Floride, mais refuse de me donner son adresse, car il est recherché pour pédophilie : son travail représente des fillettes nubiles posant de façon sexy. Carmelo Gavotta qui vit dans la province de Cuneo (Piémont) et crée des vidéo amateurs trash et violentes. Bola Ecua de Lagos, pour des images très crues de scènes de torture. Hamid Piccardo, qui vit et travaille au Maroc, pour des images inquiétantes de l'attentat de l'avion Pan Am en 1988. »
Politi et les organisateurs de la biennale qui doit s'ouvrir le 14 septembre 2001 à Tirana se prennent alors deux claques. La première, c'est l'attentat contre les Twin Towers, le 11 septembre, trois jours avant l'inauguration. La deuxième, c'est un coup de fil venant de la secrétaire de Toscani. La dame lui demande des explications sur cette biennale : Oliviero Toscani ignore tout de Tirana et n'a collaboré ni de près ni de loin à cette biennale ! Quant à l'entretien paru dans Flash art, il ne se souvient pas l'avoir accordé

Le Vrai mène l'enquête
Qui est l'auteur du canular ? Le Sole 24 Ore, quotidien italien qui a levé le lièvre en premier, cite Marco Lavagetto comme étant le faux Toscani ou, en tout cas, celui qui est poursuivi par Toscani. Mais, selon l'Espresso, hebdomadaire transalpin, Marcelo Gavotta et Oliver Kamping sont les vrais auteurs de l'arnaque : ce sont eux qui ont envoyé à la rédaction le dossier complet de l'échange de mails entre le faux Toscani et Politi. Alors, qui se cache derrière le faux Toscani ? Et pourquoi le vrai, cet adepte des provocs les plus folles, a-t-il porté plainte ?
HYPOTHÈSE N°1: Le groupe Luther Blissett. Apparu à Bologne dans les années 90, ce collectif anonyme s'est imposé sur la scène italienne avec une série d'attentats contre des hauts lieux de la culture ou de la vie en Italie, comme la biennale de Venise ou le site du Vatican pendant le jubilé.
HYPOTHÈSE N°2: Mes amis de Derive e Approdi, revue fondée par Sergino Bianchi. Ils ont, par le passé, organisé des opérations situationnistes, mais, surtout, en 1997, ils ont conçu un numéro spécial Albanie (vous vous rappelez la célèbre photo de Toscani, le vrai, avec l'énorme bateau débordant de rescapés albanais sur les côtes italiennes ?). Ils ont ainsi constitué un réseau international d'artistes écrivains. L'un deux, le peintre Edi Rama, est devenu quelques années plus tard maire de Tirana et partenaire de la Biennale.
La première personne avec qui j'entre en contact par téléphone est Marco Lavagetto, un jeune peintre ligure. Un type agréable, très intelligent, pas du tout l'être tordu et complexé qui se dégage des portraits publiés dans la presse italienne. Il se proclame innocent et m'avoue en avoir ras-le-bol des coups de fil des journalistes et du « complot de Tirana ». Il assure qu'il va me faire parvenir des documents concernant les vrais-faux Toscani. Je commence à croire qu'il n'est pour rien dans l'histoire. Les faits me donneront raison.
Comme convenu, je vais accueillir Me Lucibello, l'avocat de Toscani, à la gare de Bercy. On dirait une fausse vraie gare, comme certaines uvres publiques qu'on doit inaugurer un jour précis, et qu'on ouvre malgré la désolation et la perception d'uvre inachevée qu'on peut en avoir. Heureusement pour moi, les trains sont vrais. Lucibello et sa femme ont voyagé toute la nuit. Un quart d'heure après leur arrivée sommes assis dans un des divans du Train Bleu.
Lucibello me dit que ce qui a le plus énervé Toscani, c'est que Politi aurait pu l'appeler au moins une fois sur une année d'échange de mails. Il ouvre son dossier, qu'il m'a gentiment photocopié, et, sur une des pages du catalogue de la biennale, celle consacrée à Hamid Piccardo, il y a la photo du Boeing écrasé, le tout accompagné d'une phrase du faux Oliviero Toscani: « Quand s'arrêtera cette compétition qui consiste à construire des immeubles de plus en plus hauts » Bien évidemment, à la lumière des événements tragiques de New York, Oliviero Toscani a le droit de s'énerver.

Bien le bonjour des imposteurs
En Italie. Peu après mon arrivée, je reçois le premier mail des vrais faux Oliviero Toscani. Le contact est établi. Je leur envoie une série de questions, concernant l'affaire, quelques précisions en leur expliquant mon projet. À Milan, je rentre en contact avec Politi, et son rédacteur Michele Robecchi, un des organisateurs de la biennale. Nous allons nous rencontrer à mon retour de Rome.
C'est dans la capitale que m'attendent Ilaria Bussoni et Sergino Bianchi. Nous commençons à parler de Tirana et de mon reportage. Je leur expose mes différentes étapes et, quand je rentre un peu dans les détails, Sergino semble se rappeler de quelque chose et demande à Ilaria si le dossier Tirana qui était à l'étude pour une publication éventuelle était toujours à la maison d'édition. Ilaria raconte qu'effectivement, ils ont reçu par la poste ce dossier signé de deux pseudos : Marcelo Gavotta et Oliver Kamping. Nous lisons les quelques pages d'introduction au dossier qui en compte 150. Ils écrivent :
« Tout cela se passait en 2001 entre l'Italie, Miami, Marrakech, Tanger, Alger, Little Albany dans le Bronx, Chinguetti, Kaduna et a vu le jour dans les Balkans, à l'automne de la même année, à l'occasion de la biennale de Tirana. []
L'affiche (créée par le faux Toscani) a tout d'une Toscanade provocatrice, dans le droit fil de ses clichés scandaleux : une reproduction tordue du drapeau de la grande Albanie. A l'époque, l'affiche est considérée, en Europe et aux Etats-Unis, comme la plus belle uvre du photographe italien. ..() Dans les mêmes jours de septembre, le directeur de la biennale de Tirana déjà remplie par des images d'artistes fantômes et inexistants, était contacté par lettre par Maurizio Cattelan qui à son tour affirmait qu'après ce qui s'etait passé à New York, il ne pouvait pas être présent d'une autre manière que pour ne rien montrer. Les auteurs du complot avaient par contre décidé depuis longtemps que c'était l'heure de faire voir et célébrer un art qui se serait à la suite révélé comme un rien inexistant donnant une forme à sa propre disparition. »
Signé Marcelo et Oliver
1er Mai. Je viens de recevoir la réponse des ex-Luther Blissett. Il ne s'agit plus bien sûr de LB mais de ses deux dérivations HTTP://WWW.0100101110101101.ORG, pour les arts plastiques et Wu Ming pour les lettres.
Les premiers m'écrivent :
« Nous aurions adoré être les auteurs du complot de Tirana. Il s'agit d'une opération géniale, une des plus réussies et des plus amusantes. Ce qui en fait tout l'intérêt, c'est la pauvreté des moyens utilisés. En jargon hacker, on appelle ça « social engineering ». Le hacking peut être appliqué à n'importe quel domaine, c'est l'approche qui compte, pas les moyens. Il s'agit de véritables uvres d'art, d'opérations qui mettent à dure épreuve les fondements culturels sur lesquels s'appuie une société, qui déchaînent des tempêtes médiatiques et amusent. Il faut une uvre de démystification continue, d'érosion des normes et des habitudes, et pour cela, il n'y a pas de règles fixes ? C'est en cela que l'art consiste: réinventer à chaque fois les règles du jeu. L'art est une forme d'alchimie qui, au lieu de transformer le métal en pierre précieuse, transforme la merde en or. En puissance, toute chose peut devenir de l'art, il s'agit seulement de connaître les règles du jeu, y compris les trucages. N'avez-vous jamais la sensation d'être arnaqués ? »

Mystifié mais content
Giancarlo Politi me reçoit dans un immeuble industriel. Politi me dit que, s'il est vrai qu'il n'a pas essayé de joindre Toscani par téléphone, il est aussi vrai qu'il lui a envoyé les cartes postales, l'affiche et l'article parus dans Flash Art dès le mois d'août, un mois avant la biennale. « Celui qui a monté le canular, c'est quelqu'un du milieu, un artiste qui connaît dans les moindres détails les règles de fonctionnement de cette machine qu'est l'art contemporain. Le choix des uvres proposées n'est pas dû au hasard. Regardez cette image des jeunes filles dans le catalogue, vous conviendrez avec moi qu'elle est très inquiétante. »
« Sincèrement, je ne m'attendais pas de la part de Toscani à une réaction de ce type. Mais comment se fait-il qu'un artiste comme lui ait engagé une procédure ? »
Nous passons à table.
« Ce canular c'est une uvre d'art. Les uvres proposées sont plus que défendables, elles sont dans l'esprit du temps. La vidéo qui nous est parvenue au nom de Carmelo Gavotta est troublante. Peu importe si ces uvres ont été piquées sur Internet, il s'agit d'un artiste qui a su, en se faisant passer pour Oliviero Toscani, faire quelque chose que Toscani lui-même n'aurait pas su faire. Il a cannibalisé le maître pour accroître son aura et c'est ainsi qu'il a pénétré le monde de l'art. Y compris l'affiche, l'aigle à deux têtes, noire, déchirée, et en même temps imposante. »
Il se fait tard. J'ai une toute dernière question à lui poser. Et si le faux Toscani, c'était Politi ?
« Oui, ç'aurait pu être moi, et je regrette de ne pas avoir été le créateur de cette uvre magnifique. Et en même temps, je suis content d'en avoir été un des acteurs à mon insu. »

Tout est vraiment faux
La gare de Lyon, contrairement à celle de Bercy, est une vraie gare. Juste avant de partir, j'ai pu consulter mon mail. Marcelo et Oliver m'ont écrit :
« Cher Francesco Forlani, les raisons du canular sont dans le dossier que tu as reçu. La seule chose que nous pouvons ajouter, c'est qu'entre nous et les gens que tu cites, il n'y a aucun contact, ni intellectuel ni physique. Nous sommes les seuls auteurs du canular, les inventeurs du complot. Oliviero Toscani existe, son fils aussi et les artistes qu'il a amenés à Tirana ne sont pas moins vivants que nous. Carmelo Gavotta est l'alter ego d'un artiste contemporain connu, Bola Ecua vit au Nigeria, mais au lieu de faire des photocopies il est poète, Hamid Piccardo est le porte-parole de la communauté islamique d'Imperia et Dimitri Bioy est un participant mystérieux de news group dont le mot de passe est Blackcat. Il s'est agi de détournement de personnalités. Une recommandation seulement : si tu peux, ne donne pas trop d'espace à M. Politi, parce qu'il n'est pas du tout l'acteur principal de cette histoire comme il le croit.
Quelqu'un a pensé que tout était faux et, en effet, c'était du vrai. Tout était faux, vraiment faux. Marcelo et Oliver.

Lucifer s'en mêle
Oliviero Toscani m'appelle. « Non, je n'ai pas vu le numéro de Flash art avant le catalogue. Ce canular a été grandiose et, surtout, il dépassait toutes ces conneries qui enrichissent des journaux de province comme Flash Art. L'autre soir, j'étais à un dîner d'une richissime dame de Turin et, en regardant autour de moi, j'ai remarqué sur les murs des peintures contemporaines. Voilà, je me suis dit, où va finir l'art contemporain. Ce canular a été fait à partir de mon uvre, et ceux qui l'ont mis en actes, ce sont des ouvriers, de la main-d'uvre. Oliviero Toscani n'existe pas. Ils ont agi comme des somnambules, comme des personnes sous hypnose. D'ailleurs, le point faible de la chaîne ce sont les uvres qu'ils ont choisies. Terriblement modernes, de l'art du passé Il manquait cette énergie que je demande, cur et cerveau, d'une uvre grandiose comme celle des dadaïstes.
Mon recours à l'avocat, c'est ma façon de continuer l'uvre. De toute manière, on ne saura jamais qui est le faux Toscani. Même si quelqu'un prétend l'être, il ne pourra pas le démontrer. Politi, en revanche, je vais lui demander beaucoup de dommages et intérêts et, avec cet argent, j'achèterai son journal et l'on verra enfin du vrai art contemporain. Parce que, vous savez, la vengeance est un plat qui se mange froid. Et même si je suis diabolique, je sais que l'art est diabolique, doit être diabolique, sinon c'est une affaire de comptables. Mon avocat, avec son nom Lucibello ­ un nom comme ça, je ne pouvais pas demander mieux ­ prendra part à cette uvre. (Je m'aperçois, au moment de la transcription, que le correcteur sur mon ordinateur me signale Lucibello et me propose Lucifer à sa place.) Ce que personne semble avoir compris c'est que tout le monde c'est moqué de tout le monde.

Apologie de la contrefaçon
Je reçois enfin le texte de Derive e Approdi.
« Quand, en 1996, un millier de clandestins en provenance d'Albanie ont débarqué sur nos côtes, et quand le naufrage d'un de ces bateaux dans le canal d'Otrante a entraîné la mort de 80 personnes, nous avons décidé de consacrer un numéro spécial de notre revue à l'Albanie. Un pays passé d'une économie d'Etat à l'économie de marché, un prototype de l'économie globale. Un pays à l'avant-garde, donc, et pas si rétro que ça. Nous avons décidé de faire ce numéro avec des artistes albanais, en albanais. Mais où trouver de vrais Albanais ? Partout, en Italie, à Paris, à Francfort, à Londres, à New York. Il s'agissait de personnes qui parlaient plusieurs langues, une communauté d'artistes, journalistes, chanteurs, réalisateurs qui étaient aux quatre coins de la Terre et qui, malgré les distances, gardaient le contact.
Pendant qu'en Italie les experts de géopolitique expliquaient la révolte albanaise comme un choc entre différentes tribus, nous découvrions qu'il n'y avait aucune ethnie, aucune nation albanaise, aucun pays Albanie, aucun plat traditionnel albanais, aucune religion. Il y avait un drapeau et un millier de personnes qui étaient plus Européens que nous.
L'idée d'un faux Toscani dans une fausse Albanie nous fait sourire, rien de plus naturel. Si l'Albanie n'existe pas, comment vous voulez qu'il existe un Toscani qui organise une vraie Biennale. Very Albanian, ce canular médiatique.
() Si ce sont les Albanais qui fabriquent nos vrais-faux jeans Armani, nos vrais-faux foulards Valentino, nos vrais-faux sacs Gucci, ils ont bien fait de fabriquer un vrai-faux Toscani. Créer un faux Toscani, c'est comme créer une fausse paire d'Adidas. Si Adidas ne s'énerve pas, je ne vois pas pourquoi Toscani devrait s'énerver. Pour nous le faux Toscani est sans doute un Albanais. »
Ilaria
Rien de plus vrai.